Certaines personnes passent leur vie à essayer de ne pas faire de vagues.
Ne pas trop parler.
Ne pas trop demander.
Ne pas montrer qu’elles sont blessées.
Ne pas décevoir.
Ne pas donner une mauvaise image.
Elles apprennent à réfléchir avant de répondre, à surveiller leur comportement et à anticiper le regard des autres.
Et parfois, avec le temps, une question finit par remplacer toutes les autres :
« Qu’est-ce qu’on va penser de moi ? »
La honte peut alors devenir bien plus qu’une émotion.
Elle peut s’installer dans la manière dont nous nous percevons, dont nous faisons des choix et dont nous construisons notre identité.
La culpabilité et la honte ne parlent pas exactement de la même chose.
La culpabilité peut nous amener à penser :
« J’ai fait quelque chose que je regrette. »
La honte peut aller plus loin :
« Ce que j’ai fait prouve quelque chose de mauvais sur moi. »
Cette différence change beaucoup de choses.
La culpabilité peut pousser à réparer un comportement.
La honte peut pousser à se cacher soi-même.
À force, une erreur devient un défaut de personnalité.
Un échec devient la preuve que l’on est incapable.
Une critique devient la confirmation que quelque chose ne va pas chez soi.
Le problème n’est alors plus seulement ce que l’on a fait.
C’est ce que l’on croit que cela dit de nous.
Quand le regard des autres devient un regard intérieur
Au départ, la honte peut être liée à un regard extérieur :
« Qu’est-ce qu’ils vont penser ? »
Puis quelque chose peut progressivement changer.
Il n’est plus nécessaire que quelqu’un soit réellement en train de juger.
On anticipe.
On se surveille.
On corrige sa façon de parler, de s’habiller ou de se comporter.
On imagine la réaction avant même qu’elle ne se produise.
Le regard des autres finit alors par devenir une forme de surveillance intérieure.
Et on peut commencer à organiser sa vie non pas seulement autour de ce que l’on souhaite, mais autour de ce qu’il faut éviter de montrer.
Comment cette surveillance s’apprend-elle ?
Une partie de notre rapport à nous-mêmes se construit très tôt.
Un enfant observe la façon dont les adultes réagissent lorsqu’il pleure, lorsqu’il échoue, lorsqu’il pose une question embarrassante ou lorsqu’il fait quelque chose qui ne correspond pas aux attentes.
Il entend aussi les commentaires sur les autres.
Il comprend progressivement ce qui est valorisé, ce qui est critiqué et ce qui doit rester caché.
Il peut alors intégrer des règles qui ne sont presque jamais formulées explicitement :
« Il faut être irréprochable. »
« Il ne faut pas faire honte à la famille. »
« Certaines choses ne se montrent pas. »
« Ce que les autres pensent de nous compte. »
Ces apprentissages ne sont pas nécessairement conscients.
Mais ils peuvent devenir des repères à partir desquels l’enfant va ensuite se juger lui-même.
La transmission familiale ne passe pas uniquement par ce que les parents disent.
Elle passe aussi par ce qu’ils incarnent.
Une mère qui a appris à dissimuler sa vulnérabilité peut transmettre, sans le vouloir, l’idée qu’il vaut mieux ne pas montrer ses émotions.
Un parent qui associe fortement réussite et valeur peut contribuer à faire de l’échec une menace pour l’estime de soi.
Une famille très préoccupée par le « qu’en-dira-t-on » peut transmettre une vigilance permanente vis-à-vis du regard social.
Cela ne signifie pas que les parents sont responsables de tout ce que leurs enfants deviendront.
Cela signifie simplement que nous ne construisons pas notre rapport à nous-mêmes dans le vide.
Nous héritons aussi de certaines façons de voir le monde, les autres et nous-mêmes.
Une fois adulte, ces apprentissages peuvent continuer à influencer les choix sans que l’on sache toujours pourquoi.
On peut avoir besoin d’être rassurée avant de prendre une décision.
Avoir du mal à supporter la critique.
Chercher constamment à donner une bonne image.
Se comparer.
Éviter certaines situations.
Se suradapter.
Ou ressentir une culpabilité importante dès que l’on sort du rôle que l’on pense devoir tenir.
On peut alors croire que l’on manque simplement de confiance en soi.
Mais une question mérite parfois d’être posée :
« Qu’est-ce que je crois devoir être pour me sentir digne d’être aimée, respectée ou acceptée ? »
Car si notre valeur dépend constamment de notre comportement, de nos réussites ou de l’approbation des autres, notre estime de nous-mêmes devient forcément vulnérable.
Comprendre l’origine de certaines croyances ne consiste pas à chercher un responsable.
Et déconstruire ce qui nous a été transmis ne signifie pas rejeter notre famille ou notre histoire.
Il s’agit plutôt de pouvoir faire une distinction :
ce que j’ai appris n’est pas nécessairement ce que je choisis aujourd’hui.
Certaines règles ont peut-être été utiles à une génération précédente.
Certaines peurs ont peut-être protégé ceux qui les portaient.
Mais elles peuvent devenir inadaptées lorsqu’elles continuent à organiser notre vie des années plus tard.
La reconstruction commence alors par une forme de lucidité :
Qu’est-ce qui, dans ma manière de me voir, m’appartient réellement ?
Et qu’est-ce que j’ai simplement appris à croire ?
Nous ne pouvons pas changer ce qui a déjà été vécu.
Mais nous pouvons apprendre à regarder autrement ce que nous en avons fait.
Une honte peut être comprise sans devenir une identité.
Une blessure peut être reconnue sans devenir une définition de soi.
Et une transmission peut être interrompue lorsqu’elle est enfin identifiée.
C’est peut-être l’un des enjeux les plus importants lorsque nous travaillons sur nous-mêmes :
ne pas seulement comprendre pourquoi nous sommes devenus ceux que nous sommes, mais décider consciemment de ce que nous voulons continuer à transmettre.
Parce que nos enfants n’héritent pas uniquement de nos paroles.
Ils observent aussi notre rapport à nous-mêmes.
La manière dont nous réagissons à nos erreurs.
La façon dont nous accueillons nos émotions.
La place que nous donnons au regard des autres.
Et peut-être que la véritable rupture ne consiste pas à devenir une personne parfaite.
Mais à ne plus avoir besoin de l’être pour se sentir digne.
Ce que nous avons reçu peut faire partie de notre histoire sans être obligé de devenir notre identité.
Khadija KAJOUJ
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